20 février 2008

L'enfance est un buisson ardent

MAISONS, maisons, maisons…
La nôtre était immense, avec des pièces en enfilade, des pignons, des escaliers, des passages, on y croisait des chats, des chiens, des étudiants qui se faisaient à manger sur un petit réchaud, la porte dite d’en arrière donnait sur le côté, un trou dans le mur servait à ranger les bottes, on mettait les confitures dans le caveau à patates, une fois par année, un camion déversait le charbon dans l'entrée, la fournaise comme représentation de l’enfer, j’en avais une peur bleue, le souper terminé, mes sœurs faisaient la vaisselle et s’habillaient pour sortir, le bal des petits souliers, pour ma part je me contentais du portique, j'y éparpillais mes crayons de couleur, mes poupées à découper, qu’est-ce que tu fais là, toi ? disait le facteur, la pluie tombait, tombait, comme elle tombait, c’est là que le grand-père a décidé d’en finir, parti comme un petit oiseau, la direction des funérailles a été confiée à la maison Cloutier & Frères, ils se sont occupés de tout, de la couronne accrochée devant la porte jusqu’à la dépouille exposée en grande pompe dans le salon, ma mère n’a pas eu à lever le p’tit doigt, défense de relever le couvercle du piano, de courir avec les cousins en poussant des cris de mort.
Maisons, huttes, igloos, wigwams, la nôtre était tout cela, et plus encore. Un véritable champ d’expérimentation. Le temps de le dire, un terrain de badminton se métamorphosait en jardin, une porte apparut du côté cour, les cèdres prirent des formes variées : cônes, boules, et encore des cônes, mon père tondait, taillait, jouait du marteau, ma mère secouait la nappe. Un matin — j’avais fini par grandir, y avais mis tout le temps qu’il fallait —, ils se sont présentés à mon petit appartement de la rue Saint-Hubert, porteurs d’une terrible nouvelle : la maison avait été vendue, comme ça, de but en blanc, le nouveau propriétaire avait une fille qui dormirait dans mon lit, comment avaient-ils pu me faire ça, à moi, qui les avais quittés dans l’allégresse quelques mois auparavant sans la moindre intention de retour ? Et qu’était-il arrivé aux tilleuls, au parasol ? Vendus, eux aussi, avec la lampe torchère, la commode, les vanités. Je t’ai gardé l’argenterie, a dit ma mère ; je la range dans une boîte de métal, m’en sers dans les grandes occasions.
Et la vie a suivi son cours : de la rue Saint-Hubert suis passée au Carré Saint-Louis, de but en blanc, comme ça, passée maître dans l’art d’installer mes pénates en moins de deux, de faire d’un taudis un chez-moi, cette chambre d’hôtel dans la médina de Marrakech, par exemple, des colliers de pacotille suspendus aux montants du lit lui donnaient un air désinvolte, et ce salon double, rue Sanguinet, que j’ai repeint du haut en bas, ni vu ni connu, il y eut un deux et demi en haut d’une tour avec vue sur le pont Jacques-Cartier, l’indice de pollution à volonté, un sous-sol à Sainte-Foy, un appartement à deux paliers en bordure de la rivière des Outaouais (des rideaux orange), une école de rang à Buckland (là, c’était le plancher qui était orange), le propriétaire piochait dans le jardin pendant que sa femme se berçait sur la galerie, maisons, maisons, maisons, qu’importe le nombre lorsqu’on a cessé d’appartenir à une seule ? Des lits de substitution. Vivre d’expédients, les travaux et les jours. Nettoyer, décaper, enlever un tapis, dérouler un papier peint. À la structure proprement dite vint s’ajouter l’espace pour le jardin, défricher, désherber, planter un arbre, installer des balançoires, maisons, cases, isbas, tipis, simples boîtes de carton comme en ont les itinérants, un racoin en dessous de l’évier comme la mère de Jeroen Brouwers dans Rouge décanté, à chacun sa chacune et les chèvres seront bien gardées, oh, mais ne vous y trompez pas, pas une année où je n’y revienne à cette maudite maison, en rêve ou en réalité, de nouveaux passages ont été aménagés, la dépense abrite maintenant une toilette, les tilleuls ont servi à construire un patio, les étudiants ont accès à Internet sans fil, le bureau de mon père est devenu la chambre d’amis, mais quels amis ? que sont nos amis devenus ? Le temps est une arme à multiples tranchants, pierre qui roule n’amasse pas mousse, à la nue accablante tu, écrit Mallarmé.

Texte écrit dans le cadre d'une chronique du Regroupement des auteurs de la Gaspésie
à l'intérieur du journal Graffici en août 2007.


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