21 février 2008

La nuit inspire

L’eau, le pont, les remous, la Miche dit qu’il faut pas regarder, que ça donne le vertige, comprend pas que je puisse aimer ça, l’eau, le pont, la nuit, une désœuvrée, voilà ce que t’es, et elle me dévisage, convaincue d’avoir trouvé, mis le doigt sur le bobo, maintenant que je sais, je ne pourrai faire autrement que m’en sortir, te promener à longueur de nuit, comme ça, il va finir par t’arriver quelque chose, toujours eu peur de son ombre, la Miche, fallait toujours que je la rassure, puisque je te dis que je vais te ramener, j’attendais qu’elle ait refermé la porte pour faire demi-tour, choisissais le chemin le plus long, mon ombre et moi, on a toujours fait bon ménage, tu vas pas sortir à cette heure, empêche-la, Charles ! disait ma mère. Le Charles en question n’avait pas levé les yeux de son journal que j’étais déjà dehors, le pont, les quais, la brume, des stationnements à moitié vide, même plus de cabane pour le gardien, tout se fait automatiquement, tout est programmé, le soleil s’est couché à seize heures vingt-quatre et se lèvera à cinq heures douze, nous sommes le lundi 18 novembre, la marée sera haute à je-ne-saurai-pas-quelle-heure, le chauffeur de taxi a fermé sa radio, boit une dernière gorgée de café, écrase son verre avec férocité, je me demande qui il rêve d’écraser comme ça, sa femme ? sa mère ? Un p'tit couple, main dans la main, quinze seize ans, pas plus, s’arrête à tous les coins de rues pour s’embrasser, belle nuit, ô nuit d’amour, les parents doivent se demander ce qu’ils font. Madame, crie quelqu’un derrière moi, un homme, la vingtaine, pas plus, à croire qu’il n’y a que les jeunes pour oser défier la nuit. Madame, répète-t-il, son compagnon reste un peu en retrait, dix contre un qu’il va me demander du feu. J’en ai, du feu ! Et je me mets à fouiller, fouiller, jusqu’au tréfonds de mon sac, sort un paquet de gommes, un stylo, deux billets d’autobus, est-ce que vous pourriez me tenir ça une minute ? Et je lui tends mes clefs, mon porte-monnaie, la lune — qui vient de se lever — supervise l’opération, mon interlocuteur se dandine sur une jambe puis sur l’autre, il semble de plus en plus mal à l’aise, une désœuvrée, laisse tomber, lui dit son copain, mais non, attendez, je suis sûre d’avoir un carton d’allumettes quelque part, j’en ai ramassé un chez ma sœur, l’autre jour, me voilà réduite à vider mes poches, le copain prend la poudre d’escampette, s’il vous plaît, madame, reprenez vos affaires, c’est pas grave si vous n’en avez pas, une cigarette de moins, c’est pas ça qui va me faire du tort, ça fait des années que ma blonde me demande d’arrêter de fumer, je vous en prie, madame, vous êtes bien aimable, mais je dois y aller maintenant, mon ami est déjà parti, bonne nuit, madame, faites attention à vous ! Et il s’envole de son grand pas de gazelle, il y a un dépanneur par là, je lui crie, ouvert 24 heures sur 24, mon jeune homme ne se retourne même pas, et je le perds de vue, la nuit, tous les jeunes gens sont gris, et la lune disparaît à son tour, tout va bien, madame ? Une voiture de police s’est arrêtée à ma hauteur. Tout va bien, merci. Quoique… Je dois avouer qu’elle avait raison, la Miche ! Il m’est effectivement arrivé quelque chose…


Texte écrit dans le cadre de l'événement La nuit inspire qui a eu lieu lieu le 1er mars à la Grande Bibliothèque (Festival Montréal en lumière).


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