Texte écrit (et non lu, le temps qui m'était alloué ayant passé de 2 minutes à 30 secondes une fois sur place) à l'occasion de la remise des prix du Concours littéraire Radio-Canada en 2003.
IL EST PRESQUE CONVENU de profiter d’une tribune comme celle-ci pour faire entendre ses revendications ou promouvoir les idées qui nous tiennent à cœur. Comme j'essaie généralement de ne pas faire ce qui est convenu, je ne vous dirai pas que les prix littéraires Radio-Canada sont importants pour les auteurs; je trouve d'ailleurs gênant que des prix de quatre et six mille dollars soient importants pour des auteurs, c’est à peine ce qu’il faut pour payer un repas à monsieur Radwanski*. Quant à la reconnaissance de votre talent ou de votre travail (cochez l'un ou l'autre), je vais vous raconter une anecdote. Lorsque je me suis installée dans la vallée de la Matapédia avec ma famille, au milieu des années 70, nous étions souvent invités à participer à des activités communautaires, dont le dîner de la Fête des Mères, lequel me rendait toujours un peu triste, car on y voyait et entendait de beaux jeunes hommes remercier publiquement leurs mères pour faveurs obtenues; celles-ci en étaient toujours très émues, pensez donc, se sentir reconnu et apprécié par ceux à qui on a voué sa vie, c’est tout juste si une larme ne leur venait pas à l’œil, et après ce moment d’intense émotion, nous étions invités à passer à table afin de déguster le repas que ces dames avaient préparé. Pour moi qui était jeune mère à l’époque, cette scène avait quelque chose de choquant: comment accepter de n’exister qu’un jour par année? Vous me voyez venir, n’est-ce pas ? Soyez sans crainte, je ne me lancerai pas dans un laïus sur l'importance des arts et de la culture, vous en êtes tous très convaincus, je le sais. Tout comme vous êtes au courant en ce qui concerne les régions, autre sujet qui me tient à cœur. Qui ne connaît pas l'importance des régions, ne serait-ce que pour y enfouir des déchets ou y construire des incinérateurs? Oh, la la! quel méli-mélo! L'un des personnages de la nouvelle qui m'a valu ce prix raconte que le plus difficile, lorsqu'il s'est mis à écrire, a été de trouver un sujet. C'est ce qui m'est arrivé dans cette allocution. Dire qu'on m'avait demandé de «ravir ces excellences»! J'ai fait de mon mieux naturellement — je fais toujours de mon mieux . Je ne peux cependant m'empêcher de me demander qui nous ravira, moi et mes semblables, ceux pour qui les arts et les lettres constituent une raison de vivre et qui voient l'espace qui leur est réservé sur la scène publique diminuer comme une peau de chagrin. La question reste ouverte. Pour terminer sur une note plus gaie, plus personnelle, je vous confie en toute sincérité que j'ai été très heureuse — pour ne pas dire ravie — de gagner ce concours. Beethoven disait qu'il fallait travailler sans se préoccuper des résultats, mais je ne suis pas Beethoven et je ne peux m'empêcher de me réjouir, et même de m'enfler un peu la tête, une fois n'est pas coutume! Je vous promets aussi d'utiliser à bon escient les deniers publics. Les Bougons ne seront pas fiers de moi.
* Le scandale de l'époque. Depuis, il y a eu les commandites, la lieutenant-gouverneure, et …Mulrowney. On n'arrête pas le progrès.
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